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Suite aux expériences olfactive et gustative des expositions Sinus et Guimauve Sauvage, un nouveau chapitre consacré à l’ouïe s’ouvre, à l’occasion d’« Orchestrion en souplex », une proposition sonore expérimentale et inédite du designer/artiste plasticien/musicien Grégory Granados, avec le soutien indéfectible de Julia Debord-Dany. L’arrangement musical de l’oeuvre du sous-sol a été réalisé par Guillaume Lamorte.

Concerts d’objets en deux services
Service 1

Une table, une longue table, plutôt une table pour le repas qu’une table de cuisine. Sur la table, une dizaine d’objets, saladier, bol, verres, chacun accompagné d’une petite baguette prête à frapper. Sous la table, un système complexe de moteurs, roues dentées, engrenages et transmissions. Le mécanisme se déclenche, les baguettes frappent les objets, le son jaillit du verre, du métal ou de la porcelaine. On pense au Poème symphonique pour 100 métronomes de Ligeti (1967) : des mécaniques de précision (les métronomes) dont l’assemblage produit un résultat sonore marqué par le hasard. Grégory Granados n’a-t-il pas nommé « aléatronome » une cloche de porcelaine percutée de l’intérieur, ainsi transformée en instrument de musique ? L’orchestrion de Grégory Granados est comme un condensé des recherches du jeune artiste-plasticien. Le goût passionné pour la lutherie, les matériaux (bois, verre, porcelaine, métal), les cloches, la mécanique, la danse, le son, est le moteur de ses créations. Récolter, fragmenter, assembler sont, souligne-t-il, les moments de son travail. Le geste de récolte s’inscrit dans l’ensemble des vastes pratiques contemporaines de remploi, dont la fragmentation est le moment d’appropriation créatrice. L’assemblage enfin est l’invention, ingénieuse ou géniale, qui fait œuvre : une œuvre à la fois plastique (la table) et musicale (les sons).

Le service 1 du concert est donné au rez-de-chaussée de la galerie. La table, regardons-y mieux, a un dessus discontinu (les objets sont posés les uns à côté des autres, à quelque distance) et un dessous continu (le mécanisme, qui forme un système). Mais la discontinuité des objets est levée quand le mécanisme se met en marche : les sons se répondent, de façon plus ou moins synchrone, dans une continuité surprenante.

Cette continuité n’est pas mécanique : les plateaux tournants qui commandent la frappe de la baguette et donc le son peuvent être remplacés ou décalés, une gestuelle, un peu semblable à celle d’un DJ qui accélère ou ralentit les temps, vient enrichir l’expérience visuelle et sonore.

Le nombre des combinaisons gestuelles et sonores possibles est pratiquement incalculable. Les ressorts de l’œuvre, qui est autant performance polysensorielle qu’œuvre au sens usuel, sont donc : mécanisme, hasard, liberté. Et c’est beau.


Concerts d’objets en deux services
Service 2

Nous sommes à présents en sous-sol : plus de table, plus d’objets, plus de machine, simplement les sons. Quel paradoxe : la salle des machines est en haut, le pont sonore est en bas ! C’est le contraire du dispositif wagnérien de Bayreuth, où les instruments jouent sous la scène, quand le son est diffusé dans la salle. Mais chez Granados comme chez Wagner, le son est visuellement séparé des dispositifs musicaux qui le produisent. Il faut à présent entendre la musique sans en percevoir la source. Pierre Schaeffer appelait « acousmatique » cette écoute d’un son privé ou libéré de la perception de sa source.

C’est donc le même concert, second service ? Pas tout-à-fait : les sons produits en haut et diffusés par des enceintes sont, en bas, distordus et transformés. Il ne s’agit pas d’une réplique à l’identique, ni d’une transmission pure (est-elle seulement possible ?), il s’agit d’une production seconde, d’une réverbération, d’un écho du concert des objets d’en haut. Comme si le son séparé de sa source se transformait en cheminant du niveau 0 au niveau -1, comme un jeu de l’identité et de la différence.
J’ignore pourquoi Grégory Granados a choisi cette disposition : il aurait après tout pu installer sa table mécanique et musicale en bas, et le son en haut. Mais le cheminement du spectateur aurait été tout différent : en descendant l’escalier il serait passé du son à sa source (comme la solution d’une énigme : d’où viennent ces sons ?). Alors que dans le dispositif choisi, le spectateur passe d’une expérience polysensorielle à une expérience purement sonore. L’attention se concentre sur le son, mais l’ouïe est enrichie par la vue et par le geste, et l’auditeur n’oublie pas qu’il a vu et compris le mécanisme. Étrangement, l’expérience esthétique ramassée dans l’ouïe devient à la fois plus dense et plus légère. Et c’est beau, une seconde fois.

Bernard Sève, Professeur émérite en esthétique et philosophie de l’art Université de Lille, mai 2024.

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