top of page

" Le monde est plein d'objets plus ou moins intéressants ;
je n'ai pas envie d'en ajouter davantage. "
Douglas Huebler

Le travail de Gregory Granados au Cirva débute avec une commande : dessiner un vase. Le designer, lauréat du grand prix de Design Parade Hyères en 2019, est invité dans cet atelier de verre à imaginer, avec cette matière, les contours d'une forme supplémentaire, un vase. Un vase de plus dans un monde déjà trop plein. Réinventer un objet qui occupe une place aussi centrale dans l'histoire du design n'est pas une tâche aisée. L'artiste y répond par trois pas de côté, trois verbes qui orientent son action : récolter, fragmenter, assembler.

Ses premiers gestes sont d'une humilité radicale, le designer préfère composer avec ce qui se trouve autour de lui plutôt que de créer ex nihilo des formes nouvelles. Récolter est le premier verbe. Gregory Granados est certes designer, mais il est aussi compositeur, danseur et jardinier. Il est l'inventeur d'un instrument à percussion qui épouse l'espace dans lequel il est joué ; un instrument constitué d'une série de petits marteaux destinés à frapper les parois de la salle de musique, rien de plus. Pour composer, le musicien commence par écouter. Il examine les propriétés de l'espace qui accueille sa musique, il ne cherche pas à remplir l'espace avec des sons, mais au contraire, à accueillir les sons de cet espace. Quant à la danse, c'est le parcours du percussionniste qui longe et frappe les murs qui en est à la source. La chorégraphie et la musique du danseur-compositeur sont donc les fruits d'un environnement donné.

Gregory Granados aborde la question du vase avec le même don d'observation. Au Cirva, il récolte des formes primaires nées des gestes élémentaires qu'il y observe ; les gestes à main levée des souffleurs, sans compas ni moule, sont les lettres de son alphabet. Le designer apporte le moins d'indications possible aux artisans verriers, il laisse faire. L'action des souffleurs produit des sphères, parfois régulières, ce sont des boules, d'autres fois oblongues, l’artiste les appelle des « aubergines ». Ces éléments sont les modules d'un vocabulaire en gestation. À chaque fois, c'est le souffle de l'artisan qui moule la pièce de l'intérieur et non la décision du designer qui lui impose un carcan arbitraire. Granados, chorégraphe et musicien, travaille avec des corps et le volume d'air qu'ils expirent pour donner naissance à des volumes aussi essentiels qu'un souffle.

Fragmenter. Gregory Granados écoute la respiration des artisans verriers comme il écoute la musique d'un espace. Il écoute cette musique à travers les contours qu'elle donne à la matière. Il n'ajoute rien, il cueille silencieusement les fruits de la respiration. Ensuite, il soustrait, en fragmentant les formes simples pour envisager plus tard leurs combinaisons. Cette opération de découpe est à la fois mentale, virtuelle et physique.

Assis sur un tabouret au centre de l’atelier, Granados dessine beaucoup. Il analyse chaque forme qu’il trafique crayon en main. Il dessine des détails, imagine leur mutation, sépare ici deux éléments et en rapproche là deux autres. Le dessin n’est pas un croquis ou une esquisse permettant de définir une forme a priori, il est un outil de compréhension, d’intelligence lui permettant de communiquer a posteriori avec la forme née de l’air. Il s’approprie ainsi les objets qu’il a récoltés et envisage par le dessin leurs mutations à venir.
Granados appartient à une génération qui a grandi avec internet : son oeil est aussi bien habitué à la continuité du trait qu’aux mosaïques d’images assemblées en des confrontations étonnantes par les moteurs de recherche. Il sait que le travail des formes peut être aussi bien le fait de la main que des algorithmes. Eloigné de l’atelier pendant la période de confinement qui a mis le monde entre parenthèses, Granados poursuit alors son travail d’invention à l’aide d’outils numériques. Il programme avec son père un logiciel permettant de générer des formes de manière aléatoire à partir de photographies des objets de verre divisés en petits carrés par une trame. Ces assemblages improbables ouvrent au designer des perspectives nouvelles.

De retour au Cirva, Granados fait découper des pièces dans l’atelier dédié au travail à froid pour pouvoir composer avec ces fragments de petits totems. Il utilise volontiers le vocabulaire du corps pour évoquer chacun de ces éléments. Il voit ici des oreilles et ailleurs la courbe d’un bassin, ou encore une forme masculine et une autre féminine. Il conçoit chaque fragment comme un membre d’un corps doté d’une vie propre. Sa formation de danseur le conduit instinctivement à enraciner ses pièces sur une surface, à les asseoir sur des bases solides pour ancrer le souffle et préparer l’envolée des corps explosifs.

Lorsque Grégory Granados compose de la musique, il n’est pas seulement percussionniste, il est aussi DJ. Il utilise des samples : des échantillons de musique préexistantes utilisés pour composer de nouvelles créations. Cette logique créative à partir de données collectées et métissées est proche de son attitude à l’égard du verre qu’il récolte et fragmente.

Assembler. Dès son premier séjour au Cirva, Granados décide que le contenant ne sera pas un vase pour une fleur mais une maison pour une plante. L’empathie du designer le conduit à penser le végétal comme une forme vivante plutôt qu’un ornement. C’est à dire que la plante a encore des racines et des feuilles, qu’elle vit et conserve un lien à la terre pour laquelle il s’agira de créer une forme qui la contienne. Cette plante a une caractéristique spécifique : elle danse. C’est une Desmodium Gyrans : ses feuilles s’agitent lorsque l’on diffuse certaines fréquences. D’où l’importance de la présence de la terre car ne dit-on pas que le sol est le meilleur allié du danseur ?

L’une des qualités du jardinier est qu’il sait écouter, regarder, observer les besoins de la plante. Granados souhaite procéder ainsi pour assembler sa maison de verre : ne pas dessiner un habitat pour la plante mais laisser la plante le guider et délimiter son propre espace. Plus la plante se portera bien, plus il faudra utiliser les formes qui dessinent le climat et l’environnement qui lui sont propices. Le designer sera attentif à la taille du réservoir, à son alimentation (arroser par le haut ou irriguer par le bas), aux mécanismes d’exposition au soleil, ou, au contraire, à l’effet d’un abris ombrageux(cloches et écrans).

Granados délègue le travail de composition du vase à la croissance de la plante. La bonne santé du végétal oriente ses choix, décide de l’assemblage. En général, on peut dire qu’un vase moule une fleur à partir du moment où il circonscrit un espace intérieur qui le contient. Or, Granados décide que ce sera la plante qui dessinera le vase-maison. Le vase est donc moulé par la plante, la plante moule le vase de l’intérieur.

Ce sont donc aussi bien les mouvements de la plante que les gestes des souffleurs qui une fois récoltés, fragmentés et assemblés dessinent ce vase-chorégraphie aux formes saccadées, comme une musique électronique.

Stanislas Colodiet
Directeur ; Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques.

bottom of page